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Le mot louves, dans le roman, n’a rien de glorieux ni de totémique. Il est d’abord une insulte lors d’un interrogatoire, un mot qui claque à la face des femmes accusées : les louves, ce sont celles qu’on soupçonne de ronger la communauté de l’intérieur, de rôder dans les marges, de transmettre un mal. Ce terme, dans la bouche des juges ou des témoins, désigne à la fois la déviance sexuelle, la maternité jugée monstrueuse, la sauvagerie supposée du féminin. Être une louve, c’est être hors de contrôle, hors des normes : c’est être ce que la société veut nommer pour pouvoir l’exclure, l’engloutir, la brûler. Le titre du roman s’approprie cette insulte pour la retourner : non pas l’effacer, mais la montrer, en exposer la violence, la charge, l’héritage. LOUVES devient ainsi le nom collectif de toutes celles qui ont été enfermées dans un rôle qu’elles n’ont jamais choisi.

De cette relecture du mot naît un projet littéraire profondément ancré dans le réel. LOUVES prend racine dans une archive inédite : en 1607, à Saint-Claude, dans le Haut-Jura, une fillette de dix ans, Jeanne Vuillet, accuse sa propre mère de l’avoir conduite au sabbat. Ce témoignage, inscrit dans les cahiers de greffe, constitue une parole historique réelle, brutale, dérangeante. Ce n’est pas une fiction qui imagine une sorcellerie fantasmatique, mais une plongée dans les profondeurs d’un discours judiciaire bien réel, dont l’enfant est à la fois émettrice, objet, et victime. Le roman s’est construit à partir de cette parole : en écoutant son grain, ses reprises, ses silences, ses contradictions.

Dès lors, LOUVES ne cherche pas à réhabiliter ou condamner : il écoute. Il tente de restituer, par la fiction dialoguant avec l’archive, les mouvements souterrains d’une société qui fabrique du mal pour se rassurer, et qui projette sur le corps féminin — et plus encore sur la relation mère/fille — ses terreurs fondamentales. À travers le prisme du procès en sorcellerie, le roman déplie une enquête sur les tabous constitutifs de notre imaginaire culturel : l’inceste, la filiation toxique, la dépossession sexuelle, la violence faite à l’enfant et la terreur du féminin non maîtrisé.

Cette plongée ne serait pas complète sans mettre en lumière la violence structurelle du système social. La justice civile n’est pas ici un simple appareil de répression : elle est le bras armé d’un ordre symbolique et patriarcal qui repose sur la peur, la complicité silencieuse et la fabrication du mensonge. Sur bien des aspects, elle est plus violente que la justice inquisitoriale. Tout dans cette société — les prêtres, les notables, les familles elles-mêmes — contribue à produire une vérité conforme aux attentes du pouvoir. Les aveux ne sont pas extraits : ils sont attendus, scénarisés, pré-écrits. Le crime devient spectacle, rite. Ce n’est pas l’enfant qui ment : c’est l’ensemble du corps social qui fabrique une version du réel où la souffrance ne peut être dite qu’en langage religieux et démonologique. Il n’y a pas une vérité dissimulée sous la parole de Jeanne — il y a une orchestration collective du silence et du travestissement.

Dans cette dynamique d’enfermement, le lecteur est invité à suivre le cheminement progressif des accusations, à en ressentir l’élan, la diffusion, les points de bascule. L’intérêt n’est pas seulement narratif, il est analytique : ce que le texte propose, c’est une enquête sur l’enquête elle-même, une immersion dans la construction du mensonge judiciaire. Le lecteur avance dans une forêt de voix, de signes, d’échos — il est à chaque page forcé de questionner ce qu’il croit lire, savoir, interpréter sans preuve, écouter sans juger. Cette expérience fait de lui un complice, un observateur, une conscience déplacée dans un monde où toute parole peut devenir sentence.

Au cœur de cette orchestration, le corps féminin est le nœud des enjeux. Corps maternel accusé d’avoir transmis le mal ; corps enfantin désigné à la fois comme pur, sacré, et comme pénétré par le diable. Ce que montre démontre l’enquête, c’est l’impossibilité — ou l’interdiction — pour l’enfant de dire ce qui lui est arrivé autrement que par les mots du sabbat. L’enfant violée devient l’enfant possédée. L’abus sexuel devient scène démoniaque. Le roman travaille précisément cette transposition, cette ritualisation du crime : il montre comment l’appareil judiciaire détourne la plainte, absorbe le trauma, le reformule en dogme.

À cette fin, le roman n’invente rien : il décode. Il révèle comment les motifs de la sorcellerie sont les formes codées d’une douleur inentendue. La graisse, le baiser au diable, le vol nocturne ou la transformation en animal sont les figures poétiques — imposées, induites, répétées — d’un réel que personne ne veut nommer. Le sabbat, dans ce texte, est la langue cryptée de la violence incestueuse. La sorcellerie, la couverture symbolique d’un interdit plus profond.

Cette tension entre récit et réalité donne à LOUVES une portée résolument contemporaine. Le texte entre en résonance avec les débats actuels sur la parole des mineures, sur le refoulement social du viol intrafamilial, sur la judiciarisation du corps féminin sa soumission. Il interroge nos formes modernes de justice à partir d’un modèle ancien. Il questionne ce que la justice peut entendre, ce qu’elle refuse d’enregistrer, ce qu’elle reconfigure pour rester intelligible à ses propres lois.

Pour cela, LOUVES s’appuie sur une polyphonie structurante complexe. Plusieurs voix animent le récit, mais ne s’harmonisent jamais tout à fait. Celle du juge Boguet, implacable, théologique, oraculaire. Celle de Jacques Michalet, greffier lettré, homme d’écriture troublé par ce qu’il retranscrit. Celle de Jeanne, enfant au discours labyrinthique, où vérité et répétition, mimétisme et hallucination se confondent. Celle d’une mère enfin qui cache ce qu’elle ne peut (veut) révéler au monde. A ces voix s’ajoute celle du pouvoir politique et économique, celle d’un échevin pragmatique désillusionné qui tente de contenir les foyers qui envahissent la cité.

En surplomb, une voix narrative, mouvante, qui épouse tour à tour les perceptions des uns et des autres sans les réconcilier. Cette polyphonie offre au lecteur une forme l’expérience d’une ubiquité mentale : il est à la fois dans la salle d’audience, dans l’âme du greffier, dans le souffle de l’enfant, dans les marges de l’histoire. Elle brouille les repères moraux, défait les catégories de victime, coupable, juge, pour faire émerger un espace trouble, où seule l’ambiguïté est stable.

Cette instabilité se prolonge dans la langue elle-même. Organique, sinueuse, saturée de textures, d’odeurs, de sang, de graisse et d’encre, l’écriture enveloppe le lecteur dans une sensation de trouble, de moiteur, de lenteur — comme l’atmosphère d’un tribunal clos, étouffant, où les voix résonnent sans jamais se rejoindre. L’écriture est une chair elle aussi. Une chair qui enregistre, qui absorbe, qui se contredit, qui reflue.

Ainsi, LOUVES est un roman sur l’histoire qu’on n’a pas dite. Sur les gestes qu’on n’a pas crus. Sur les enfants qu’on a condamnés à parler la langue du sabbat pour être entendus. Il montre que le diable n’est peut-être pas celui que l’on juge. Et que, parfois, seule la fiction peut restaurer un peu de vérité là où l’archive a échoué.

C’est un texte de graisses, de flammes et de silences. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire aujourd’hui.

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